• Théâtre des Petites Lanternes

Mieux comprendre l’univers militaire à travers les yeux d’Isabelle


Ma parenté française compte plusieurs militaires. Mon grand-père maternel était général de brigade. Il avait fait les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1939-1945. Toute sa vie il a continué de porter ses guêtres en cuir et ses culottes de cheval. Je trouvais cela très beau quand j’étais une enfant. Dans la petite ville du Sud-Ouest de la France où ils habitaient, ma grand-mère se faisait appeler respectueusement « Madame la générale » et moi, quand j’y étais en vacances, j’étais « la petite-fille du général ». J’en éprouvais bien entendu un sentiment de fierté. Voilà pour le côté positif.


Par ailleurs, j’ai souvenir également de mon oncle Philippe, fils de mon grand-père. Militaire de carrière lui aussi, il passa une grande partie de sa vie avec des troubles psychologiques que l’on qualifierait certainement aujourd’hui de post-traumatiques. Il avait fait la guerre d’Algérie et ne s’était pas remis de ce qu’il y avait vécu. Mais nous n’en parlions jamais. Son état était auréolé de mystère. Nous devinions son trouble, nous faisions comme si de rien n’était comme tout le reste de la famille. Voilà pour le côté négatif.


Alors, quand j’ai pris connaissance du projet Monarques, j’ai ressenti autant d’attirance que de crainte. Dans quoi allais-je plonger? Jusqu’ici j’avais bien réussi à contourner mes souvenirs et à passer outre mon peu d’enclin pour ce qui réfère à l’armée. On me demandait d’entrer en relation avec quelqu’un dont le parcours semé d’embûches avait laissé des séquelles. Comment aborder cela avec ouverture et curiosité ? À vrai dire j’ai accepté sans trop le savoir, portée par un projet bien plus grand que moi auquel j’avais le sentiment de ne pas pouvoir me dérober.


Et puis, ce fut la rencontre avec Isabelle. Timide au départ, marquée par nos différences, cherchant un point de contact qui servirait d’ancrage à notre relation inusitée. Au commencement pas d’évidences. Elle a dû se frayer un chemin à la dure: aucun encouragement à poursuivre des études, une misogynie ambiante dans la famille, pas de droit de parole aux enfants, l’impression de nager à contre-courant de son milieu, sans support ni reconnaissance. J’ai mesuré à quel point j’avais été privilégiée de grandir entourée de parents qui croyaient en moi, avec de grandes attentes bien sûr, mais tout de même, le sol était solide et fertile, prêt aux semailles et, plus tard, aux moissons. Mon père particulièrement, qui avait été élevé par sa mère, veuve de guerre (mon grand-père paternel est mort en 1915 dans les tranchées quelques semaines avant sa naissance) avait envers ses filles une confiance à toute épreuve.


Si différentes donc, Isabelle et moi. Et puis le rapprochement est venu, au fil des conversations, dévoilant peu à peu nos histoires, nos tempéraments et nos rêves. Le jour par exemple où elle m’a dit: « J’ai encore besoin de sauver », j’ai pensé que moi aussi, d’une certaine manière j’avais eu cette pulsion lors de mon entrée en politique. Dans son cas c’était sauver des vies, gagner contre la souffrance et l’horreur des combats. De mon côté j’avais le sentiment de devoir me mêler de notre vie en société pour redresser l’image d’un métier méconnu et malaimé. Et puis, à ma manière, je voulais « sauver » mon pays. Ce fut comme un déclic.


D’autres découvertes au fil de nos conversations nous ont rapprochées. Alors que nous venions de milieux si peu semblables, des points de convergence sont apparus dans nos expériences. L’une et l’autre avons eu à nous affirmer dans un monde formaté par les hommes. Quand j’étais députée, je disais souvent à la blague en quittant la maison « Je m’en vais au régiment » tant je trouvais l’univers du Parlement rempli de règles et de contraintes. C’est bien sûr encore plus prononcé dans l’armée où la chaîne de commandement ne laisse pas beaucoup place aux individualités. Mais nous nous sommes retrouvées Isabelle et moi à porter le même paradoxe: toutes les deux, nous voulions prouver que nous pouvions réussir comme des hommes, tout en ayant le désir d’exprimer notre féminitude.


Rwanda 1994. Sur cette photo, Isabelle Boivin et son confrère de travail soignent un patient rwandais dans une des structures de l’hôpital de campagne qu’ils avaient installé.

Pour cela, pour survivre dans un monde masculin, il nous fallait un tempérament un brin rebelle. Accepter la culture ambiante tout en conservant un espace de liberté personnelle, dans nos jugements et nos actions. Entrer dans le moule sans le refermer, avec l’ambition un peu naïve d’en modifier les contours.

Cela nous fit réfléchir à ce que c’est d'être une femme, au-delà des métiers que nous avions choisis.


Lors d’une de nos conversations, Isabelle m’a confié: « La prochaine fois j’aimerais que nous parlions de nous en tant que mères ». Cela m’a un peu étonnée car cela me semblait loin des champs de bataille, mais j’ai senti qu’il y avait là un sujet de rapprochement entre nous deux. La maternité, pour l’une et l’autre, est constitutive de notre identité. Dans le cas d’Isabelle, c’est venu après l’engagement dans l’armée parce que, pendant, cela lui apparaissait incompatible. Pour moi, ce fut avant la politique, pour que mes enfants soient de jeunes adultes quand je ferais le « saut ». Si important soit-il toutefois, le rôle de mère n’aurait pu à lui seul nous définir. Isabelle m’a fait bien rire en me confiant : « Je n’aimais pas le tricot ». C’est vrai que je ne l’imaginais pas en train de tricoter des chaussettes au coin du feu. Ma mère aurait bien aimé développer chez moi les habiletés typiquement féminines de son époque (tricot, broderie, chant, danse, etc.) afin de compléter mon éducation intellectuelle. Mais force fut de constater que ni le talent ni le goût n’y étaient. Non, pour Isabelle et moi, il fallait déborder le cadre de la maisonnée.


Encore aujourd’hui, alors qu’elle retombe peu à peu sur ses pieds après les traumatismes qui l’ont marquée, son salut passe par des engagements qui auront des effets positifs chez d’autres personnes. C’est également ainsi que je vois cette période de ma vie qu’on appelle la retraite. Il faut qu’elle soit une occasion de partage de mon expérience, de transmission de savoirs et de réflexion sur la vie politique. En un mot, il faut qu’elle ait un sens.


Peut-être y a-t-il chez nous deux un peu de prétention à croire que nous pouvons être utiles. Mais c’est aussi le signe de notre enracinement dans un présent qui se soucie également de la suite du monde.


En quelques semaines, je suis passée du mode interrogatif face à mon rôle dans le projet Monarques au sentiment d’avoir trouvé une voie de passage vers une meilleure compréhension du monde militaire. À travers les yeux d’Isabelle, j’ai compris ce que cet univers peut avoir de fascinant et d’attractif. Malgré les coups du sort, les embûches, les séquelles. On y entre pour donner le meilleur de soi-même, et, bien que parfois ce soit justement un part de soi qui y reste accrochée et porte des marques de meurtrissures, le jeu en valait la chandelle, à cause de la noblesse des intentions de départ.


Alors, grand-père, au-delà de vos guêtres en cuir qui m’impressionnaient petite fille, voilà que je comprends un peu mieux l’univers qui fut le vôtre. Une belle occasion de boucler la boucle!



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