• laetitiametayer

Une chanson pour soigner les maux!


Dans le cadre du Projet Monarques, on me propose à moi, Patricia Gauthier, à titre d’ambassadrice pour le Théâtre des petites Lanternes, une aventure de jumelage avec une vétérane qui a développé un trouble de stress post- traumatique et qui est en rétablissement.

Je cherche son nom sur la toile et je retrouve plusieurs articles et entrevues la concernant.

A priori, je suis fascinée par ce que je lis à son sujet et j’ai bien hâte de la rencontrer pour en connaître davantage sur son expérience de la vie militaire dont je ne connais que bien peu de choses.

Ce que j’ignorais totalement, c’est que la création d’une chanson serait contributive à son rétablissement! Je suis ébahie par cette découverte mais non surprise car j’ai toujours eu la croyance que les arts, sous toutes ses formes d’expression, peuvent améliorer la santé physique et mentale des personnes en souffrance.


Nos ressemblances

Ma première rencontre avec Hélène, une jeune vétérane depuis cinq ans, est fort stimulante pour une « jeune retraitée » gestionnaire du Réseau de santé depuis 45 ans comme moi. J’apprends progressivement à mieux connaître cette combattante officier dans les Forces armées canadiennes comme gestionnaire des services de santé.

Voilà un premier lien qui nous relie mais nous nous découvrons, tout au cours de ces échanges, de nombreuses ressemblances qui nous rapprochent de plus en plus.

Engagées, passionnées de « Servir » pour le bien de notre société, femmes de « cause » qui ont lutté dans un monde d’hommes, gestionnaires avec un leadership participatif qui visent la performance de l’équipe.

J’éprouve donc beaucoup d’intérêt à mieux comprendre son parcours de combattante inspirante et bouleversante et son retour, sa transition, vers une autre étape de sa vie de femme et de citoyenne après 26 années dans sa famille des forces armées.


Son engagement pour la cause

Hélène, agée alors de 17 ans, décide de joindre cette nouvelle famille qui lui convient très bien en terme d’encadrement. Elle porte fièrement son uniforme que lui confère son nouveau statut ; elle se sent privilégiée.

Fantassin dans un premier temps et ensuite commis d’administration, elle a participé à sa première montée en puissance pour une mission en Ex-Yougoslavie.

Comme sous-officier dans une deuxième mission de paix, elle s’initie progressivement à des pays de guerre, à vivre dans un contexte différent. Elle devient officier à 30 ans après « avoir bûché, beaucoup plus que ses frères d’armes et devant être plus Homme que les hommes » admet-elle. Elle se prépare pour un entraînement intensif, avec la première rotation francophone de Val Cartier, à une mission de confrontation des Talibans en Afghanistan. Elle est fière et énergique pour aller défendre son pays. Elle se sent prête à tout ce qui pourrait arriver et fait ses adieux à son fils de 9 ans et à sa famille avant son départ. Elle voulait prévoir à toute éventualité.

J’admire son courage et son sang froid mais en même temps je m’interroge sur l’impact de ces adieux sur ses proches.


Sa mission de guerre en Afghanistan

À Kandahar, elle dirige une grande équipe de services de santé en collaboration avec un médecin, pour coordonner les services médicaux requis par les blessés. Elle a travaillé fort à faire accepter et intégrer ses ressources sur le terrain avec les fantassins afin de pouvoir mieux exercer leur rôle. Un de ses subalternes, qu’elle a choisi spécifiquement pour ses talents à bien s’intégrer, périt le 22 août, dans un accident grandement médiatisé compte tenu de la présence du journaliste Patrice Roy et de son caméraman. C’est une responsabilité très lourde à porter car elle se sent responsable de son affectation et de son décès dans l’accident de leur tank. Elle pleure sa vie lors de la cérémonie de la rampe de son frère d’arme, de sa famille, de ses amis… mais la vie continue et « après de nombreuses autres cérémonies de la rampe, tu finis par ne plus pleurer » admet-elle. Elle a aussi perdu un autre subalterne durant cette mission, un autre poids lourd à porter.


Se sentir responsable est le propre de toute personne en autorité qui est appelée à prendre des décisions et la culpabilité est un sentiment que je partage avec Hélène.


On august 22th

When you passed away

Forever this day will be

My remembrance day

My remembrance day


Un second traumatisme

Quelques semaines plus tard, elle vit elle-même un événement percutant qui affectera aussi son parcours de transition lors de son retour de mission. Elle accompagne un commandant et son équipe lors d’une visite d’un politicien qui voulait distribuer ses « gâteaux Jos Louis ». Au retour de cet événement burlesque, son tank explose sur une bombe déclenchée à distance et elle est la seule de l’équipe à ne pas être blessée trop sérieusement.

En bon soldat, elle assure seule la sécurité à l’extérieur du tank, pendant quatre longues heures de noirceur d’une soirée sans lune. Mitraillette en main, elle est prête à tirer sur l’ennemi, et ce, jusqu’à l’arrivée des secours. On lui a reconnu ce geste de bravoure, sans plus, car elle n’a fait que son devoir. Moi, je suis éblouie par cet exploit ; je considère qu’Hélène la combattante, est héroïque!


Un héritage avant son départ


Caporal-chef Anouk Beauvais qui remet dans les bras de Cpt Hélène Le Scelleur (maintenant doctorante Université d’Ottawa) une fillette afghane brûlée au 2e degrée par du thé chaud (sévice corporel fait par les pères de familles, sur les jeunes filles qui n'écoutent pas ou ne tiennent pas leur place). Photo prise durant sa première clinique de soins gratuits à la population afghane.

Elle est fière de cette action exceptionnelle mais elle est encore plus fière des cliniques complètes de soins actifs pour les Afghans qu’elle a organisées avant son départ du pays. Elle garde en tête ses précieux souvenirs de femmes et d’enfants qui ont pu bénéficier de soins de proximité dans leurs milieux. Elle a dû convaincre sa hiérarchie ainsi que l’ACDI et des ONG pour réaliser ce beau projet, cet accomplissement positif dans un pays en guerre.

J’admire Hélène pour ce qu’elle a laissé comme héritage et j’ai moi-même aussi tenté de laisser le mien et ce, dans un contexte complexe de bureaucratie professionnelle de nos milieux respectifs dont nous avons fait partie toutes les deux.


La hantise du retour au pays

Le retour de mission s’avère difficile à vivre.

Séparée de son équipe, sa deuxième famille, avec qui elle a vécu des moments intenses au cours des sept derniers mois, elle est mutée à une fonction administrative.

À la maison, elle cherche constamment son arme car « sans elle, on est vulnérable » me dit-elle. Sueurs nocturnes, cauchemars, intolérance aux futilités des gens, déconnection émotionnelle sont des sentiments qui l’assaillent.

Sa vie bascule quand le commandant lui demande de l’accompagner au souper des familles endeuillées ; elle s’effondre devant lui car elle était elle-même devenue une bombe à retardement.

Cette femme officier a le courage alors de demander de l’aide en santé mentale en prenant l’escalier du 2ème G de Val Cartier « Le couloir de la honte ».

Petit repos, soins médicaux et psychologiques et elle poursuit dans de nouvelles fonctions auprès de la Gouverneure générale à Rideau Hall comme aide de camp.

Elle souffre toujours d’insomnies, elle boit de plus en plus mais elle parvient quand même à effectuer, avec la Gouverneure générale, six visites d’état à l’étranger. Elle « roulait sur du temps emprunté » me dit-elle.

Au retour, épuisée elle quitte Rideau Hall et demande un congé de maladie. Sa nouvelle affectation et l’absence de soutien médical supervisé ne l’aident pas à se reprendre en main. Elle a besoin du soutien de sa famille mais on ne lui permet pas de s’en rapprocher avec une autre mutation. Finalement, elle obtient une nouvelle fonction, avec une femme comme patron, qui a cru en elle et qui avait dû se battre comme elle pour obtenir ses promotions.

Elle a de nouveaux traitements médicaux qui lui font du bien et elle aspire maintenant à devenir major.

J’admire Hélène pour sa ténacité, sa persévérance et son désir de poursuivre la progression de sa carrière militaire, et ce, malgré les difficultés de la transition vécue à son retour de mission.


Sa fin de carrière militaire

Stimulée à nouveau, les forces armées lui permettent de s’inscrire à une maîtrise en sciences sociales. Elle rencontre un nouveau conjoint avec qui elle a un deuxième enfant, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, elle se considère rétablie jusqu’au moment où on l’informe qu’elle serait libérée, car l’armée ne la croyait plus apte à être redéployée au cours des prochaines années.

Coup de semonce inattendu et malgré sa défense articulée, on l’invite à « faire les out et à retourner ses uniformes et à chaque morceau retourné, c’est une partie de mon âme qui disparaissait », me dit-elle, de façon impersonnelle et froide, accompagnée comme un prisonnier le serait, après 26 années de loyaux services.

Elle devient donc, à 43 ans, une jeune retraitée, une vétérane des forces armées qui aura comme seule récompense de pouvoir, à certaines occasions, porter son seul bel uniforme qu’elle pouvait conserver.

Quel désastre de quitter avec si peu de reconnaissance et sans aucune considération. J’en suis complètement renversée! J’ai moi-même pris ma retraite, après y avoir mûrement réfléchi, et malgré l’attribution de nombreuses reconnaissances qui m’ont aidée à vivre cette transition, j’ai quand même trouvé cela très difficile. Imaginez ce qu’Hélène et bien d’autres comme elle, peuvent avoir vécu de cette libération non libératrice?


Une nouvelle vie libérée

Elle se reprend alors en main, malgré cette peine immense d’avoir quitté cette famille si chère à son cœur. Elle obtient, par elle-même, une bourse de l’Université pour lui permettre de faire son doctorat en sciences sociales. Elle définit sa thèse de doctorat comme suit: « La vie dans l’ombre de l’uniforme », l’exemple de militaires canadiens et leur expérience de transition vers la vie civile - une identité à reconstruire.

Formatrice, conférencière, paneliste, rédactrice, animatrice d’atelier, ce sont là toutes des nouvelles qualifications qu’elles acquièrent pendant cette période de retour à la vie civile et à sa réhabilitation du stress post traumatique.

Elle contribue à une cause importante, celle de témoigner à deux reprises à la commission permanente des Anciens combattants afin de contribuer à faire changer le modèle de « transition dégueulasse » qu’elle a difficilement subie lors de son retour de mission.

En mai 2018, « UNE TRANSITION HARMONIEUSE POUR TOUS LES VÉTÉRANS: IL EST TEMPS D’AGIR, le Rapport du Comité permanent des anciens combattants, » a été adopté par la chambre des communes à Ottawa. Victoire! Son nom apparaît à ce rapport et elle en est très fière. Elle a contribué à faire changer les choses: de passer de « se laisser prendre en charge pour se consacrer à sa mission » à « se faire réhabiliter sous tous ses angles pour être fonctionnel à nouveau lors de la transition ».

Avec ces changements récents apportés à la transition, Hélène aurait probablement pu obtenir des accomodements qui lui auraient permis de poursuivre sa carrière comme militaire, ce qu’elle aimait le plus mais qu’elle a dû laisser-aller.


My remembrance day

En 2017, elle décide de se faire tatouer 2 coquelicots sur son bras pour conserver le souvenir de ses deux subalternes décédés en 2007.

Elle décide d’aller au Coventum du 10 anniversaire du décès de Christian Duchesne et y rencontre la famille de son subalterne.

Elle se sent maintenant prête à lui demander pardon, même si elle n’est pas responsable de ce triste événement qui a bouleversé sa vie et celle de cette famille.

C’est seulement après dix ans, qu’elle se considère apte au rétablissement de son deuil qu’elle avait besoin de faire pour mieux compléter sa réhabilitation. Elle avait antérieurement écrit une chanson « My Remembrance Day » qui lui a permis de panser les blessures reliées à son stress post -traumatique. Celle-ci a contribué à la progression de son rétablissement et lui a permis de retrouver sa liberté.

En voici un bref extrait :

I want to say goodbye

Tell me I’m not guilty

I want to say goodbye

To finally be free


L’écoute de cette chanson et le visionnement de cette vidéo m’ont émue intensément et je peux ainsi mieux comprendre la souffrance et la culpabilité qu’Hélène a pu ressentir. J’admire son authenticité.


Je vous invite donc à vous joindre à nous tous et toutes, le 11 novembre prochain, dans le cadre du Jour du Souvenir, alors que le Théâtre des Petites Lanternes publiera sur la page Facebook du Projet Monarques une vidéo de cette chanson qu’Hélène interprète avec son ami et compositeur Steve Jourdain.


L’histoire d’Hélène me permet de continuer à croire à la puissance des mots, des paroles, de la musique ou toute forme d’expression artistique pour aider les hommes et les femmes qui souffrent à soulager leurs maux et à contribuer à un mieux être dans leur vie.


Patricia Gauthier

Août 2021

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